Cécité – Perrine Le Querrec – 2007

Elle frotte ses lunettes avec le petit carré de feutrine noire. Frotter pour tenter de voir, de percer à jour, d’ajuster son regard. D’un geste rapide elle replie la feutrine, la glisse dans l’étui et pose ses lunettes sur l’arête humide de son nez.
L’homme est toujours là, devant.
Devant elle.
L’émotion humidifie sa peau, de nouveau une fine buée se colle sur ses verres, figure et défigure le corps face à elle. Entre ses seins nus un filet de sueur. Sur son ventre une pellicule glacée qui se cristallise, raidit sa peau. Frissons.
Elle renonce à voir clair. Tend les mains. Son souffle la précède de quelques secondes, déjà il s’est plaqué contre la peau de l’homme, il en épouse les creux et les saillances, dévale de la tête aux pieds, mord la chair moite, s’enroule et se mélange aux vapeurs parfumées qui les noient et les ont fait se cogner l’un contre l’autre.
L’étui à lunettes choit. Elle n’en a cure et poursuis son voyage à la suite de ses mains qui enfin parviennent à destination : ce corps élastique, sans contour, qui s’aventure en nappes incarnates entre le sol et le ciel, qui ondule et irradie, se fait et se défait au gré des nuages d’eau en suspension au cœur desquels ils sont arrêtés, immobiles, silencieux.
Les lunettes glissent. Elle ne sait plus comment retenir ce mouvement, celui des verres, celui de ses mains. La vapeur déforme tout, permet les approches, justifie ses audaces. Elle replace vivement les lunettes, les incruste presque sur son nez, se donne ainsi le droit d’être celle qui ne voit pas, qui oscille entre les éléments, s’accroche à celui qui passe, elle qui trébuche, percute, dérive, espère.
Mais soudain l’homme disparaît, une colonne de vide se dresse à sa place, le brouillard se fend, net et glacé. Devant elle un horizon de formes évanescentes surgit.
« Votre étui… »
La voix ondule un moment sur le sol puis parvient à ses oreilles. Il se redresse, lui tend sa petite boite noire.
Son corps n’est plus que perles d’eau et de sueur, ses cils même ploient sous les gouttelettes. L’une d’elle s’accroche à sa paupière et enferme l’homme et sa main tendue dans l’ovale salé.
« Merci. Je crois que je vais ranger mes lunettes, de toutes façons je ne vois rien aujourd’hui. Trop de brouillard, trop de pluie, je crois m’être perdue. »
Elle se libère, range les lunettes, fait claquer l’étui.
Brume et bruine collent sur sa peau, sa langue et ses mots. Il les entend toutefois et propose son bras pour la guider.
Elle s’y suspend, se dresse comme une ballerine sur la pointe des pieds afin d’être à sa hauteur et se laisse guider à travers la ville. Des voix les percutent, des effluves de sons, des mots chahutés par les intempéries, qui crépitent comme des feux de Bengale, illuminent un court instant leur déambulation puis se noient dans la pluie.
Des silhouettes bruissantes s’attachent parfois à leur pas, suivent un moment leur route puis se détachent comme des feuilles mortes, tourbillonnent et disparaissent.
Sa robe n’est plus qu’une pellicule de tissu humide. Une seconde peau, ajustée à la première. Les broderies paraissent tissée à même sa chair, des lacis de fils rouges et verts, des guirlandes de fleurs et de feuilles. Fils de plaisir qui se tendent entre elle et lui, qui les rapprochent doucement et ajustent leur démarche et leur silence. Les mailles se resserrent et elle sourit à travers les nuées de pluie tropicale, sourit à l’inconnu qui s’ouvre devant elle, à celui qui marche près d’elle, à cette vie qui conjugue le velouté des imperfections avec celui des dons.
Elle s’octroie le droit de rêver. Rêver d’une vie suspendue. Suspendue à son bras. De bains de vapeur où il apparaîtrait, nu, à peine visible, nimbé d’exhalaisons odorantes. De jeux de cache-cache, d’attirance, de hasard et de conquêtes. D’instants de silence et d’enlacements. De beautés blanches et poudrées, de nuques chavirantes, d’encre noire qui écrirait leur histoire à même leur peau, à même leur intimité.
Elle imagine ce Toi et moi puissant comme une vague qui effacerait le passé et ferait place nette pour leur présent, un Toi et moi élancé et rugissant comme une forme exceptionnelle de délivrance, la lumière qui viendrait épouser les reliefs de leur houle, en mordrait les creux et les crêtes. Un Toietmoi qui ne ferait plus qu’un.
Enfin se poser nue contre un autre corps, enfin apprendre ce langage, se laisser regarder, ne plus tâtonner, ni s’évertuer à percer l’opaque écran de la réalité.
Défaire ses cheveux, les laisser se répandre sur son corps, fermer les yeux.
Épouser son regard, saisir sa vision. Docile, ductile, délivrée. Elle voudrait se dédoubler, saisir ce moment dans sa mémoire, se voir à son bras, capturer cette image pour la conserver toujours. Une preuve à brandir, un secret à caresser.
L’espace se tisse et se défait à mesure qu’ils avancent. Il écarte le rideau de pluie comme il ouvrirait des cloisons de papier pour l’entraîner vers l’avant, toujours plus loin. Le sol n’en finit plus de cracher ses volutes de vapeur, il s’épuise et se vide.  Le ciel aussi, qui parfait son  orage avant de s’éclaircir et de s’apaiser.
Une lumière crue entaille les brumes qui s’accrochent encore aux silhouettes et aux architectures. Les contours se solidifient, reprennent leur aplomb, s’enracinent de nouveau dans le sol. Les langues se délient, les mots s’articulent, les souffles se reprennent.

 

«  Voilà, vous êtes arrivée, je crois. Je dois vous laisser, je vais dans le sens opposé. Bonne journée. »

PERRINE LE QUERREC -2007