La cabane (théâtre) - Sylvie Tubiana - 2011

à Michèle,
à Daniel,
à Marc,
à Laure,

Personnages

MICHELE: une femme d'âge mûr, propriétaire de la cabane

ELLE: une amie, artiste

Une cabane, sur le côté une table et une chaise, au loin la mer. Elle, en train d'écrire.

ELLE
Au loin le phare de l'Ile de Groix et là au bord de la falaise la cabane cube noir enduit de goudron pour la protéger du sel et des tempêtes.

Michèle entre avec ses lunettes de soleil et un sac de plage                                                                                                                                                                                                                                                                                   

MICHELE
La marée monte la marée descend et c'est un autre jour. Je suis à la cabane une fois encore

ELLE
Je me suis installée pour quelques jours dans la cabane. J'ai sorti la table et une chaise devant la porte, sur la falaise je domine la mer
Plus loin, derrière, le bassin et la source. J'allais avoir 40 ans quand j'ai rencontré Michèle pour la première fois.                                                                                                                                                                                                   

MICHELE
Elle est arrivée à Quimperlé pour réaliser une exposition un accrochage à la Chapelle des Ursulines. Elle a dormi à la maison comme presque tous les artistes de passage et je lui ai parlé de la cabane ses yeux ont brillé d'un drôle d'éclat.

ELLE
Bien calée dans le fauteuil en cuir marron Michèle m'a parlé de la cabane sur la falaise au bord de l'eau.
Aussitôt, j'ai pensé pouvoir y passer la nuit

MICHELE
Si tu peux rester un jour de plus demain on ira pique-niquer à la cabane

ELLE 
D'accord, c'est une bonne idée.

MICHELE
Je vais téléphoner à quelques amis on se retrouvera tous là bas

ELLE
La premiere fois, nous avons pique niqué avec des amis. La deuxième fois je suis restée dormir seule.  La marée monte la marée descend. Sur la plage, une arche de pierre, pendant la nuit fenêtre ouverte les vagues se brisent sur l'arche chantant une autre mélodie.
La marée monte la marée descend

MICHELE
Tu n'as pas peur de rester seule dormir dans la cabane

ELLE
Non, elle ferme bien, je n'ai rien à craindre

MICHELE
Mon rêve, c'est de venir y dormir avec mon amoureux

ELLE
Tu veux rester dormir ce soir?

MICHELE
Non, non, mais... je vais revenir manger avec toi

ELLE
D'accord à toute à l'heure. C'était l'été, il avait fait chaud, nous nous étions baignées puis un peu dessalées à la source. Le soir tombe, très calme, les rares touristes sont partis, il n'y a plus personne sur les falaises, la lumière est magnifique, au loin le phare de Groix commence à clignoter, les étoiles à apparaître.
J'installe des bougies, dehors et dedans, c'est une petite fête. Michèle arrive avec une pizza on mange dehors et quand elle repart la lune toute ronde éclaire la  plage le sable est très blanc c'est la marée basse, je vais me coucher fenêtre grande ouverte pour entendre le clapotis de l'eau. Je dors d'un sommeil paisible jusqu'au petit matin où la fraicheur me réveille.

MICHELE
Cette cabane s'appelle la cabane d'Hyppolite du nom de mon père c'est un lieu chargé de souvenirs avec mes parents, mon frère et ma soeur. Il y a longtemps, c'était un petit bistrot avec l'auvent que l'on pousse. Mon père y venait l'été pour faire la sieste y casser la croûte avec des copains, jouer aux cartes, aux boules parfois y pêcher la crevettes lors des grandes marées.
La cabane c'était la vie de l'été l'hiver il était à la chasse ou à la pêche au saumon, en rivière. La cabane, je ne l'ai connue que vers 12 ou 13 ans, on y allait tous les dimanches en famille, je portais bien soigneusement la boîte de gâteaux, la boîte carrée en carton blanc ficelée avec une cordelette. Mon frère me surveillait, il ne fallait pas que je trébuche. Arrivés sur la falaise mon père ouvrait la cabane lui seul pouvait l'ouvrir le cadenas de la porte, le battant que l'on ouvre en grand et les trois fenêtres et d'un coup la mer entrait dans la cabane par le son et par l'odeur le goémon...l'iode et la lumière dansait sur les murs et le plancher un rayon de soleil sur les tapis les reflets de l'eau à marée haute.

ELLE
Oh, regarde, les reflets de lumière sur le plafond, c'est l'heure du bain. J'y vais.

MICHELE
Dans le salon de coiffure quand ma mère avait du temps libre elle faisait des tapis au crochet il y en avait partout dans la maison chez moi on ne disait pas les choses, la parole était rare, mon père en signe d'amour et de complicité et aussi pour cacher la misère du plancher installait ces tapis dans la cabane des tapis aux couleurs vives qui la transformaient en un écrin de bonheur période d'enfance lumineuse et joyeuse puis vint la période de deuil la cabane resta longtemps fermée.
La marée monte la marée descend laissant sur la plage les algues et les bribes d'une vie. Ce fût Dominique, ma fille et ses copains qui prirent les choses en main les corvées, le rafistolage, la peinture et le plancher, surtout le plancher réparé avec des palettes et la cabane a tenu bon.

ELLE
De retour chez moi, je parlais de cette nuit à la cabane promettant aux enfants de les y amener mais auparavant j'avais promis à Michèle
d'y faire des prises de vue.

MICHELE
Quand reviens-tu?

ELLE
Cet automne

MICHELE
D'accord, je t'attends

ELLE
Il me faudra un groupe électrogène, tu pourras en louer un?

MICHELE
Oui, bien sûr, tout sera prêt et Jean Yves viendra nous aider pour porter le matériel                            

ELLE
le jour dit, tout le monde était là avec une brouette on a transporté le groupe j'ai appris à le démarrer le soir, on a tous mangé ensemble
autour d'un grand feu puis je suis restée seule je voulais travailler de nuit et projeter mes corps sur les murs de la cabane soudain il s'est mis à pleuvoir j'ai mis le réveil à 3h00 du matin il fallait absolument faire ces prises de vue. Le matin il ne pleuvait plus, le groupe déchirait le silence c'était épouvantable la magie du lieu s'évanouissait j'eus beaucoup de mal à travailler: installer, projeter, regarder, cadrer j'ai besoin du silence, je m'appuie sur lui, il m'accompagne dans cette petite danse installer, projeter, cadrer, déclencher, je n'arrivais pas à me concentrer, je craignais que quelqu'un arrive, je craignais de réveiller les voisins qui pourtant sont loin dans les terres
Après environ une heure de travail, je me recouchai.
La premiere fois, nous avons pique niqué avec des amis
La deuxième fois je suis restée dormir seule et cette fois-ci j'étais là pour créer.

MICHELE
Quelque part, face à l'océan il y a la cabane de mon père nichée dans une petite baie sur la côte bretonne. Elle y a passé la nuit et travaillé, j'ai hâte d'aller aux nouvelles. Comment as-tu fait avec la pluie hier soir?

ELLE
Je me suis levée avant le jour,d'ailleurs j'ai quelques images au moment où le ciel s'éclaircit

MICHELE
Tu es contente?

ELLE
Je ne sais pas, ce n'était pas facile je déteste le bruit du groupe électrogène.
A bientôt, je te tiens au courant et l'été suivant on a accroché ces images et d'autres photographies et peintures de la cabane
à la maison d'Hippolyte à Quimperlé.     

MICHELE
La marée monte la marée descend et c'est un autre jour une autre année. A sa premiere venue nous avons pique niqué avec des amis. La deuxième fois elle est restée dormir seule ensuite elle a travaillée pour une exposition et cette fois-ci elle est venue en vacances en famille.

ELLE
Cette fois-ci  j'étais seule avec les enfants la fois suivante nous étions en famille et à chaque fois bien décidé à tous dormir dans la cabane. Le chargement était important; des duvets pour tous, de la nourriture, des vêtements de rechange, les maillots de bain et surtout
des bidons d'eau douce. Nous sommes restés trois jours une vraie fête, un rêve d'enfant offert aux enfants. Au loin le phare de l'Ile de Groix, sur la plage l'arche de pierre et là au bord de la falaise la cabane cube noir enduit de goudron

MICHELE
Elle aimait la cabane, elle revenait régulièrement, seule ou en famille, pour faire des photographies ou simplement pour se baigner
mais aussi pour repeindre la cabane. Aujourd'hui elle est en famille, Daniel a enfilé un bleu de travail et repeint

ELLE
Sais-tu Michèle, je n'ai jamais vu Daniel peindre.

MICHELE
Formidable, la cabane, c'est comme la vie, c'est comme la vague, c'est un échange, c'est un don
La fois d'avant elle était seule avec ses enfants, c'était au mois d'avril, il faisait très chaud, aussi chaud qu'en juillet je n'étais pas rassurée de la laisser seule mais c'était son choix, leur choix, les enfants semblaient si heureux. Comme toujours je voulais profiter de la soirée avec eux. On fit un grand feu, des grillades, on raconta des histoires, on chanta, je crois même que Laure dansa sur la falaise, le ciel scintillait, la lune toute fine se reflétait sur l'eau calme et paisible, pas une vague pas une ride. Au loin le phare de l'Ile de Groix et quelque part, la silhouette de mon père.

ELLE
Allez les enfants, c'est l'heure de se coucher et plus tard, bonne nuit Michèle, tu viens demain?

MICHELE
Oui, en fin de matinée, à demain.

ELLE
Dormir dans cette cabane c'était comme un rêve d'enfant à chaque fois renouvelé.
Dormir dans la cabane, se sentir protégé et en même temps être au bord du vide avec les remous de la mer, l'eau, les vagues protégé comme dans le ventre maternel

MICHELE
Je ne fais qu'y passer de temps en temps mais c'est un lieu que j'aime par dessus tout c'est la cabane, petit rectangle posé au bord du ciel et je souhaite partager cette passion avec mes amis, artistes, écrivains...et que cette cabane, la cabane de mon père, perdure dans les mémoires ça va ça vient, comme la vague.
La marée monte, la marée descend
Au loin le phare de l'Ile de Groix, sur la plage l'arche de pierre et là au bord de la falaise la cabane cube noir enduit de goudron j'ai eu peur de la perdre certains voulaient la détruire les voisins, la municipalité c'est pourquoi j'ai voulu la sauver, lui redonner de l'importance par les rencontres humaines et par l'art parfois le matin très tôt, je viens voir le soleil qui se lève je le fais entrer dans la cabane comme cela, pour moi toute seule, pour que j'existe, pour qu'elle existe et c'est le début d'une nouvelle journée