Japons - Valérie Douniaux - 2012

Sylvie Tubiana a noué des liens profonds avec le Japon au fil de son cheminement créatif. Une relation que célèbre cette exposition, en associant les oeuvres de la créatrice française à des pièces japonaises anciennes sélectionnées par elle dans les collections de différents musées. La mise en perspective des deux univers amorce un dialogue silencieux entre les divers éléments présentés, effaçant les barrières du temps et les distances géographiques ou culturelles. Ainsi surgissent des échos inattendus, qui offrent un nouveau regard sur la démarche de l’artiste.

La série Estampes, confrontée à de véritables estampes japonaises, est en réalité un ensemble photographique, mode d’expression favori de Sylvie Tubiana depuis de nombreuses années. Ces « estampes », d’une apparente simplicité formelle, montrent des nus à genoux, accroupis… postures habituellement adoptées au Japon dans les architectures traditionnelles au sol de tatami, attitudes qui modifient la perception de l’espace environnant. Les nus se détachent nettement sur un fond noir, leurs contours sont clairement définis, contrairement à ce que l’on retrouve dans d’autres séries contemporaines de l’artiste.

Autre différence notable, dans les « estampes » l’artiste ne s’attache pas à projeter dans des environnements architecturaux des nus déformés, anamorphosés. Elle les superpose ici, toujours par un processus de projection, à des pièces graphiques de l’époque Edo, qui quittent la surface réduite du cahier pour se déployer dans l’espace. Un long travail d’étude et de sélection a donc précédé la prise de vues, afin que la photographe puisse s’imprégner des images gravées et en isoler les figures qui lui semblaient les plus appropriées. On aperçoit d’ailleurs par endroits, en transparence, l’ombre des scènes qui se trouvaient au verso de l’image choisie ; figures fantomatiques qui suggèrent un monde caché, une strate supplémentaire de lecture. 

Dans certains cas, Sylvie Tubiana a isolé des estampes une seule figure, qui se coule dans le corps nu du modèle. Ainsi, ce jeune homme alangui se lovant dans le dos de l’artiste. D’autres fois, la photographe n’hésite pas à choisir une
image mettant en scène deux figures et à intégrer l’espace vide entre les personnages; on n’appréhende alors ceux-ci que par des détails, telle une main posée sur la poitrine de l’artiste, tandis que le centre vide de la gravure occupe la hauteur de son dos. Rien de très surprenant d’un point de vue japonais, l’art classique intégrant largement les notions de vide et d’asymétrie ; mais plus étonnant dans les codes de la tradition occidentale, où l’élément principal de la composition se doit d’occuper le milieu de l’image.

Sylvie Tubiana redonne chair et vie aux beautés japonaises et aux guerriers farouches qui peuplent les gravures nippones, le corps se fait réceptacle pour ces personnages du passé. Les frontières entre féminin et masculin sont abolies, les kimonos se font tatouages sur les corps. Adoptant la pureté graphique du noir et blanc, les photographies issues de cette rencontre entre une artiste du XXle siècle et les figures les plus emblématiques de la gravure japonaise sont comme un retour aux origines de l’estampe, à une époque où l’utilisation de la couleur n’était pas encore maîtrisée. Les images du Japon ancien et les pratiques artistiques de notre temps sont étroitement unies, Sylvie Tubiana tire un trait entre Orient et Occident, crée une sorte de nouveau japonisme dénué de folklore.
 

L’image de son corps se fait élément plastique. Le nu absorbe le monde pour se fondre en lui, devient la page blanche sur laquelle s’impriment les formes tracées il y a plusieurs siècles par la main d’artistes du bout du monde, qui excellaient à suggérer le réel avec une grande économie de traits et un sens inné de l’humour. A cette vitalité des estampes fait écho celle des armures exposées, qu’on imagine avoir été portées par de fougueux bushi (guerriers). Mais, malgré l’énergie exhalée par les oeuvres et par les partis-pris d’accrochage, qui évoquent un déroulement cinématographique, c’est une sensation de douceur et d’harmonie qui prévaut dans
l’exposition. On retrouve dans les photographies « japonaises » de Sylvie Tubiana une ambiance toujours perceptible dans les
bains publics du Japon, un mélange de chaleur cotonneuse, de flottement, mais aussi d’énergie joviale, qui se dégage de l’environnement et des gestes immémoriaux, mille fois répétés, de la toilette. Le spectateur est invité à entrer dans cet univers, à se faire témoin plus ou moins discret.

Les objets choisis par l’artiste pour être placés en regard de ses oeuvres ajoutent à ce sentiment d’intimité et font resurgir le quotidien de tout un peuple urbain, amateur de plaisirs métropolitains alimentés par une prégnante conscience de l’éphémère. Des objets à la fois triviaux et d’un grand raffinement, dont chacun évoque en filigrane ceux qui l’ont conçu et utilisé.

Une bande son égrène des haiku, lus en japonais lors d’une performance dansée dans une installation de l’artiste. Elle participe largement de l’ambiance générale et de la sensation générale de paix et de calme. Cet accompagnement sonore convie à une certaine lenteur, suggère aux visiteurs de se laisser porter, et crée un environnement propice à la méditation. Il rappelle également l’importance du mot et du texte dans les recherches de Sylvie Tubiana, qui a tout au long de son parcours régulièrement collaboré avec écrivains et poètes pour la conception d’oeuvres communes, dans lesquelles image et texte sont intimement liés.

La lumière est un autre élément primordial du langage créatif de l’artiste française, à la fois un instrument et un sujet. La lumière éclaire les corps, mais sans détruire leur mystère.
Comme des masques nô, les projections voilent le visage du modèle, l’exposent tout en le cachant. D’ailleurs, bien qu’elle se mette elle-même en scène, Sylvie Tubiana ne se livre pas au jeu de l’autoportrait ; son visage n’apparaît quasiment pas. On pense ici à la manière dont la culture japonaise insiste sur la distinction entre pensée personnelle et figure sociale, entre le honne et le tatemae. On ne sait plus ce qui est le devant et le dos, l’envers et l’avers, de cette confusion nait une certaine magie et une sensation à la fois de liberté et d’enfermement. Il en va de même dans la série Geisha, où le léger décalage entre les images superposées ouvre la porte de l’imaginaire, suggère un vide dans lequel peut éclore un nouveau réel, un autre niveau de conscience, sorte de rêve éveillé.

C’est aussi la sensation qui transparaît des séries dans lesquelles l’artiste joue à intégrer ses images de corps déformés dans un espace architecturé, fragmentant les plans pour mieux les recomposer. Grâce à la lumière, le corps s’inscrit littéralement dans l’espace, comme les figures du Japon médiéval se confondaient avec les nus de la série des Estampes. Faisant fi de toutes les lois qu’impose notre perception du temps et de l’espace, les oeuvres de Sylvie Tubiana font fusionner les êtres et leur environnement, le Japon et la France, le réel et l’art. L’artiste sait toujours insuffler sensibilité et vie à ses compositions, par son utilisation du corps, de sa présence et sa sensualité, par son sens de la couleur et du dialogue entre ombre et lumière. Ses photographies témoignent d’ailleurs d’une certaine picturalité, qui les inscrit plus dans le sillage des maîtres de la peinture que dans les courants contemporains de la photographie. Comme un peintre utilise le pinceau et les pigments, Sylvie Tubiana exploite la lumière pour une écriture personnelle qui la place à la croisée des chemins. La lumière définit avec clarté les sujets ou au contraire les baigne d’une douceur dorée qui n’est pas sans rappeler la peinture vénitienne ou post-caravagesque.

Cependant Sylvie Tubiana n’utilise pas la technique pour la technique, ne s’applique pas à une sèche application de principes esthétiques qui s’avéreraient rapidement stériles ; il s’agit plutôt pour elle d’interroger le médium photographique, ses potentialités, et le rapport que le photographe et le spectateur entretiennent avec lui. Dans le même temps objet et conceptrice de l’image, la photographe met doublement son  rôle en abîme ; elle n’élabore pas un classique autoportrait, mais la photographie d’une photographie de corps projetée dans un environnement donné. Le spectateur perd ses repères habituels, face à ces oeuvres denses, immédiatement lisibles par la présence du nu, mais néanmoins déconcertantes par leur manière de redéfinir l’espace et la place de l’homme dans l’architecture.

Sylvie Tubiana se révèle une véritable artiste multidisciplinaire, dont le vocabulaire expressif s’est enrichi de multiples expériences plastiques et pour qui la photographie est avant tout un outil parmi toute la palette de ceux qui s’offrent à elle. Ses oeuvres se révèlent des expériences à la fois sensorielles, sensuelles et conceptuelles et exploitent au mieux le médium photographique pour nous inciter à la réflexion et à une nouvelle compréhension de notre rapport au monde.